© 2004 Africonomie.com
Dossiers
SAO TOME-ET-PRINCIPE : La perspective du boom pétrolier suscite beaucoup d'espoir et d'optimisme - le 20-12-2005 par

SAO TOME, le 16 décembre Nations Unies (IRIN)- Beatriz Azevedo semble très optimiste en désignant du doigt une femme qui porte sur sa tête un panier de poissons et qui traverse péniblement un bras de rivière qui se jette dans l'océan Atlantique.

Cette rivière sépare le village côtier de Sao Joao dos Angolares de la plage où les pêcheurs abandonnent leurs pirogues.

« Deux hommes se sont noyés ces derniers mois en tentant de traverser la rivière avec leurs moteurs hors-bord », a expliqué Azevedo, responsable de l'association de femmes du village.

« Avec l'argent du pétrole, nous construirons un pont ici ».

A Sao Tome et Principe, petit Etat insulaire situé au milieu du golfe de Guinée, aux larges des côtes africaines, tout le monde est convaincu que le boum pétrolier est pour demain.

Chevron, une des plus grandes compagnies pétrolières américaines, a annoncé qu'elle démarrera à la mi-janvier les travaux de forage du premier puits d'exploration du bloc 1 de la zone de développement conjoint (JDZ), co-gérée avec le Nigeria.

Les données sismiques déjà collectées sont très encourageantes et Total, la compagnie pétrolière française, a découvert un important gisement de pétrole et de gaz à 15 km, au nord, à l'intérieur des eaux territoriales du Nigeria.

Le champ d'Akpo, exploité par Total, fournira 225 000 barils équivalent pétrole par jour lorsqu'il entra en production en 2008.

Et il y a de fortes chances que Chevron découvre, non loin de ce site, des gisements ayant des réserves tout aussi importantes.

Des milliards de dollars en perspective

Afonso Varela, directeur des Affaires juridiques de l'Agence nationale du pétrole de Sao Tome et Principe (ANP), a du mal à cacher son joie.

« Si nous découvrons un puits de pétrole de 1,5 milliards de barils de réserves récupérables (comparables à celles d'Akpo), même après le partage des dividendes avec le Nigeria, nous percevrons près de 9 milliards de dollars par an, pendant 25 à 30 ans », a-t-il expliqué.

Cela représente une somme astronomique pour ce petit Etat insulaire de 140 000 habitants.

Actuellement, le pays s'en sort grâce aux 5 millions de dollars que lui rapportent chaque année ses exportations de cacao et aux 25 millions de dollars annuels qu'il perçoit au titre de l'aide étrangère.

La plupart des habitants de cette ancienne colonie portugaise sont des pêcheurs qui bravent les eaux tumultueuses de l'océan Atlantique à bord de pirogues, et des paysans qui pratiquent une agriculture de subsistance en cultivant des bananes plantains, du manioc et quelques légumes sur de petites exploitations.

Mais les jeunes abandonnent les villages pour Sao Tome, la capitale, où le taux de chômage avoisine les 50 pour cent et beaucoup espèrent aujourd'hui que le pétrole apportera une solution radicale pour enrayer la pauvreté du pays.

Pour le citoyen ordinaire, les nombreux véhicules 4 x 4 neufs qui sillonnent les rues de la paisible capitale et les villas luxueuses qui se construisent dans la nouvelle banlieue chic de Campo de Milho sont autant de preuves qui laissent penser que la classe dirigeante détourne déjà les revenus du pétrole.
De nombreux habitants vivent dans des conditions d'extrême pauvreté



La corruption pourrait engloutir les revenus du pétrole

« Je ne vois pas comment l'achat de véhicules neufs peut contribuer à améliorer le sort de la population », a expliqué Olavo Vingar, un cambiste qui échange de vieilles liasses de dobras, la monnaie locale, contre des euros au marché central de Sao Tome.

Muni de sa calculatrice et son sac rempli de dobras, il avoue qu'il aimerait bien trouver un emploi plus stable.

Mais avec un salaire minimum mensuel fixé à 40 dollars, Olavo n'a rien trouvé d'autre à faire pour nourrir ses sept enfants.

Lucretio Goncalves est nu maçon, devenu photographe ambulant par nécessité. Pour un dollar la photo, il propose ses services aux passants et, comme beaucoup d'autres de ses concitoyens, il doute que les politiciens puissent faire un bon usage des revenus du pétrole de Sao Tome et améliorer les conditions de vies de la population.

« Nous touchons déjà quelques revenus du pétrole, mais seule l'élite de la classe dirigeante en bénéficient et le peuple n'en voit pas la couleur », a-t-il expliqué.

« Je suis convaincu que dans ce pays, les revenus du pétrole ne seront pas utilisés correctement », a-t-il ajouté, en poursuivant sa route avec son appareil photo.

Avec le soutien de la Banque mondiale, l'Assemblée nationale a adopté l'année dernière une nouvelle loi élaborée par des juristes américains qui lui permet de contrôler la gestion des revenus pétroliers pour empêcher que des politiciens peu scrupuleux ne les détournent à leur profit.

Cette loi stipule que les revenus du pétrole doivent servir à financer des projets de développement prioritaires tels que la réfection des routes, la construction d'écoles et d'hôpitaux et la réhabilitation des réseaux de distribution d'eau et d'électricité, une partie de ces revenus devant être versée sur un fonds permanent destiné aux générations futures.

Selon certains juristes, la nouvelle loi ne sera effective que si le gouvernement et les tribunaux consentent à la faire appliquer. Mais de l'avis de personnes généralement bien informées, plusieurs dispositions de cette loi seront ignorées.

« Rien ne fonctionne à Sao Tome », a expliqué Pascoal Daio, un juriste indépendant qui, comme beaucoup d'autres, est très pessimiste sur la capacité du gouvernement à gérer correctement les revenus du pétrole. « Cette loi est bien belle, mais elle ne sera pas appliquée ».

Et pour illustrer son propos, Daio a donné exemple de Patrice Trovoada, le fils de l'ancien président Miguel Trovoada qui a souvent été ministre et conseiller du gouvernement et a amassé une impressionnante fortune personnelle sans avoir à justifier son origine.

Daio explique également que plusieurs hauts responsables de l'administration possèdent des actions dans la ERHC, une société du richissime homme d'affaires nigérian Sir Emeka Offor, a qui on a généreusement accordé des droits de préemption sur plusieurs blocs offshore de la JDZ.

« Je ne comprends pas comment un gouvernement peut accorder de tels privilèges à une société », a déploré Daio.
Des bonus à la signature

Alors que les problèmes de corruption liés à l'exploitation du pétrole continuent d'alimenter les discussions, l'Etat engrange déjà les premiers dividendes des « bonus à la signature ».

Après la signature d'une série de contrats de partage de production conclus avec des sociétés désirant prospecter dans les fonds marins de la zone que Sao Tome a accepté de partager en 2001 avec le Nigeria, les premières commissions sont versées au gouvernement.

En 2005, l'Etat de Sao Tome a perçu les 49,2 millions de dollars de prime sur les 123 millions de dollars du bonus payé par Chevron et ses partenaires pour le droit d'exploration du bloc 1 de la zone de développement conjoint.

Nigeria percevra 60 pour cent des revenus de l'exploitation du pétrole
et du gaz de la JDZ et Sao Tome 40 pour cent.

Les deux gouvernements envisagent de signer de nouveaux contrats de partage de production avec d'autres compagnies pétrolières dans les prochaines semaines. Ces contrats porteront sur l'attribution de quatre blocs situés en haute mer, à 200 km au sud du delta du Niger. Ils permettront à l'Etat de Sao Tome de percevoir 55 millions de dollars de bonus à la signature en 2006.

Pour les autorités, il est encore trop tôt pour tirer pleinement parti des revenus de l'exploitation du pétrole. En effet, même si les gisements de pétrole découverts à Sao Tome offrent de belles perspectives commerciales, il faudra attendre une dizaine d'années pour que le pays puisse bénéficier réellement des retombées économiques de la production pétrolière.

Rafael Branco, responsable des Affaires économiques à l'agence nationale du pétrole, reconnaît que la production effective ne démarrera qu'en 2012 - bien que Chevron envisage de produire ses premiers barils de pétrole dès 2010, compte tenu du développement accéléré du bloc 1.

Mais il faudra attendre trois à cinq années de plus, pour que Sao Tome commence à toucher d'importants dividendes, prévient M. Branco.Les compagnies pétrolières devront d'abord amortir les investissements qu'elles ont consentis pour la mise en production des champs pétrolifères, car les sommes investies peuvent atteindre 2 milliards de dollars ou plus.

Et lorsque Sao Tome commencera à percevoir les importants revenus de l'exploitation pétrolière - probablement entre 2015 et 2017 - ce sont des centaines de millions qui entreront chaque année dans les caisses de l'Etat.

Si l'on tient compte du produit national brut (PNB) par habitant, Sao Tome deviendra alors un des pays les plus riches d'Afrique.
L'aide étrangère plus nécessaire que jamais

Mais pour l'instant, ce petit Etat - le deuxième plus petit d'Afrique après les Seychelles - dépend en grande partie de l'aide étrangère pour assurer son fonctionnement.

Le président Fradique de Meneses, avec le soutien de la Banque mondiale, a fait appel aux bailleurs de fonds pour financer un ambitieux plan d'investissement public à Sao Tome dans la perspective du nouveau boom pétrolier.

Ce plan vise à réduire de deux tiers la pauvreté d'ici 2015.

Il permettra également de moderniser et de réformer l'Etat, d'améliorer les infrastructures vieillissantes du pays, de créer un environnement propice à l'investissement privé et à stimuler l'économique pour atteindre des taux de croissance d'au moins cinq pour cent par an.

L'étude du gouvernement réalisée en 2003 a révélé que 54 pour cent des Sao toméens vivaient dans une extrême pauvreté.

S'il était appliqué, ce plan de lutte contre la pauvreté améliorerait les conditions de vie de quelque 50 000 personnes et réduirait la pression sociale et politique que fait peser le fort taux de chômage des jeunes.

A la table ronde des bailleurs de fonds qui s'est tenue le 6 décembre dernier à Bruxelles, le gouvernement de Sao Tome avait demandé une aide de 169 millions de dollars pour financer cet ambitieux plan pendant les trois premières années de sa mise en place. A l'issue de la conférence, le Premier ministre sao toméen, Maria do Carmo Silveira, avait obtenu des bailleurs une promesse d'aide de 60 millions de dollars.

Depuis l'indépendance du pays en 1975, l'économie est en récession, avec la désorganisation et l'abandon des plantations de cacao. Par ailleurs le pays affiche une dette extérieure astronomique de 320 millions de dollars, soit l'équivalent d'une dette de plus de 20 000 dollars par habitant, ce qui en fait le pays le plus endetté au monde.

Les rues étroites, autrefois bitumées et pavés, sont actuellement pleines de nids-de-poule et la piste du troisième aéroport du petit archipel de Principe est impraticable. Et puisque le gouvernement ne peut financer sa réfection, elle n'est ouverte qu'aux petits avions.

Cette année, la vétusté du système de distribution d'eau et des toilettes publiques a entraîné une recrudescence de l'épidémie de cholera.

Depuis octobre dernier, plus de 700 personnes ont contracté la maladie et plus d'une vingtaine en sont mortes.
La démocratie, un atout majeur

Grâce au nouvel accord signé en août dernier avec le Fonds monétaire international (FMI), Sao Tome va bénéficier dès 2006 de l'initiative des pays pauvres très endettés (PPTE), et les bailleurs semblent bien disposés à maintenir voire à augmenter le volume actuelle de l'aide bilatérale.

Selon certains diplomates, bien que la corruption touche toutes les sphères du gouvernement, le pays a le mérite d'être une démocratie.

Des élections sont régulièrement organisées et aucun parti ne détient la majoritaire absolue à l'Assemblée nationale, ce qui explique que le gouvernement soit constitué de coalitions instables et changeantes.

Depuis l'instauration du multipartisme en 1991, les élections présidentielles ont vu trois présidents se succéder à la tête de l'Etat.

Les autorités de Sao Tome savent qu'elles ne doivent pas commettre les erreurs de gestion reprochées à leurs proches voisins, l'Angola et la Guinée Equatoriale.

Dans ces deux Etats, les revenus du pétrole ont servi à enrichir la classe dirigeante, mais n'ont pratiquement pas bénéficié aux populations.

« Le pétrole n'est pas la solution pour combattre la pauvreté », a expliqué Adelino Castelo David, fonctionnaire chargé du projet de financement de la stratégie de réduction de la pauvreté. « C'est juste un outil qui peut y contribuer, si nous l'utilisons bien ».

Il envisage d'utiliser cette manne pour développer le secteur agricole, où la culture du poivre et de la vanille a été privilégiée par rapport au cacao et au tourisme qui en est encore à ses balbutiements. Elle pourrait également permettre de transformer Sao Tome en un centre commercial régional doté d'un port en eau profonde qui servira d'entrepôt pour les autres Etats de la région.

Acacio Bonfim, l'ancien ministre des Finances et actuel directeur de la Banco Internacional de Sao Tome e Principe, la plus grande banque de Sao Tome partage cet avis.

« Les revenus du pétrole doivent être investis dans les secteurs prioritaires de la lutte contre la pauvreté », a-t-il affirmé.

« A mon avis, le pétrole n'est pas une alternative à l'agriculture, pas plus qu'il ne l'est au tourisme ou toute autre activité », a-t-il ajouté

Archives :